… la messe nous emmerde » chantait Brassens ; c’est connu. Peut-être que l’anarchiste de cœur avait un côté conservateur inattendu !

Le latin est une langue morte. L’intérêt des langues mortes est que leur sens est immuable. Les langues vivantes vernaculaires, elles, évoluent et le sens de leurs mots varie avec le temps. Dépositaires de ce moment inouï de l’Histoire où Dieu s’est fait homme, le grec (ancien) et le latin gardent pour toujours figée la relation de ces faits tels qu’ils ont été écrits – ou presque, après un court temps de transmission orale. Usant de péri- et de para- phrases, les langues d’aujourd’hui vont y puiser le sens d’origine, immuable, pour le traduire aux femmes et aux hommes de ce temps ; parce qu’on n’annonce pas la Résurrection avec une langue morte.

On peut y voir l’une des intuitions du motu proprio « Traditionis custodes » que le pape François a diffusé cet été (16 juillet 2021). Il y a aussi d’autres raisons, bien entendu : l’obstacle à la réalisation du concile Vatican II que représente l’usage d’une culture ante, les divisions accrues de l’Eglise contemporaine – que Benoît XVI n’avait pas envisagées, et l’établissement outrancier de communautés usant du seul rite extraordinaire en sont d’autres plus pertinentes.

Pour ce qui concerne le chant religieux, nous avons déjà vécu quelques décennies de rétrécissement des notions de créativité et de critiques peu aimables des créations post conciliaires. Constatons cependant que le sensus fidei, de concert avec les plus anciens de nos prêtres, ont gardé l’essentiel dans les carnets de chants paroissiaux. Durant ce temps-là, la pratique de la langue morte s’est fait une nouvelle jeunesse et une place grandissante dans les célébrations, prétexte pris qu’il s’agirait de la langue de l’Église. Que nenni ! La langue de l’Église est celle de Pentecôte où chacun s’étonnait d’entendre annoncer un bien fascinant témoignage dans son propre langage. La langue de Pentecôte est celle d’aujourd’hui, qui ne fait pas fi de la culture, mais bien au contraire embrasse toutes les cultures actuelles. Il n’y a rien à jeter aux orties, ni le grec, ni le latin, ni le monde moderne ; mais chacun à sa place. Si notre vocation est de témoigner, puisons aux sources le sens des mots et faisons acte de « recréation » pour nos contemporains.

Mais il y a autre chose : le regain de la langue morte dans la célébration du rite ordinaire est allé de pair avec des postures que l’on avait écartées – redécouvrant en cela que le Dieu d’amour s’était fait tellement proche qu’il avait épousé l’humanité en son Église. On a souvent traduit cet élan vers d’anciennes pratiques raccommodant le rideau du temple par un retour au « vertical » – comme si la distance entre le Créateur et le créé avait pu être oubliée ! On a donc « re-sacralisé »(1) le rapport au Père, comme si le Dieu de l’ancienne alliance devait encore nourrir nos craintes et se montrer attentif à nos négociations. Il n’y a qu’à relire de nombreux chants dits de louange pour y relever l’usage intensif du vocabulaire vétérotestamentaire, dont la pertinence pour l’auditoire d’aujourd’hui fait défaut, sauf à considérer, comme pour l’emploi du latin, « qu’il n’y a pas besoin de tout comprendre ».

Il faut voir dans ce nouveau décret du pape François – accueilli avec circonspection par les évêques de France – une relance de l’esprit liturgique de Vatican II. L’ACCREL garde vivante l’empreinte de ces créateurs de chants religieux qui ont parcouru les décennies nous séparant de l’aggiornamento du bon pape Jean, avec bonheur mais avec une inquiétude croissante. Le pape actuel n’est pas aimé de tous. En cela aussi, il est prophète de son temps. Traduire en musiques et en mots d’aujourd’hui la Bonne Nouvelle, c’est l’annoncer aux pauvres de tous les horizons. C’est aussi travailler avec le successeur de Pierre au partage du Royaume de Dieu, qui est déjà là et encore à venir.

A vos plumes !

Jean Yves

(1) « Sacré » venant du latin, bien sûr,  secare : séparer, couper – le contraire donc de la proximité ; qui a aussi donné « sexe ». Qu’on se le dise : il y a quelque chose de sexuel dans sacré…

TIMES ARE CHANGING
Ce titre évocateur de Bob Dylan est de 1964. Mai 68 a fixé chez nous le curseur historique d’un changement de société. Mais un petit mot italien était déjà entré discrètement dans l’histoire de l’Église dix ans plus tôt, en 1958 : aggiornamento ; la mise à jour initiée par Jean XXIII, le bon pape Jean, pour que le discours de l’Église soit compréhensible par ses contemporains.
Nous sommes depuis ce temps dans un monde sans cesse en évolution. En exprimer joie ou regrets n’y change rien ; ce monde-là est le notre. C’est à ce monde-là que s’adresse la Bonne Nouvelle. C’est déjà y apporter une sorte de permanence.
Dans notre vie de croyants, il y a tout de même quelque chose qui a beaucoup changé : on estime les catholiques pratiquants au mieux à 2% de la population française. Et cela change la donne. Qu’il reste quelques pontifes pour prendre des grands airs ne fait rien à l’affaire. Le Temple est détruit, parole d’Ézéchiel !
Que vivons-nous dans le chant religieux ? La même chose que dans l’institution Église : une difficulté de dialoguer avec le temps présent. Le mouvement post conciliaire s’épuise, et avec lui la créativité qu’il a connue. L’éclatement en sensibilités ecclésiales diverses a rompu l’unité ; la diversité n’y est pas une force, quoique l’on dise. Elle pousse à la compétition, parfois à la mise en touche. A chaque paroisse son répertoire. De « Chez nous soyez Reine » à « Jésus caché dans cette hostie », le grand écart… Plus encore, le mélange des genres est courant.
L’ACCREL aussi est dans cette tourmente. Héritière d’un patrimoine, soucieuse de qualité et de vérité, à l’écoute des signes du temps mais aussi impliquée auprès de l’institution. Au risque de devenir l’expression d’une culture ecclésiale singulière, en opposition à d’autres, différentes… Il nous faut être vigilants. Les temps changent ; notre héritage culturel doit demeurer un ferment d’innovation au service des femmes et des hommes de ce temps, qu’ils soient dans les murs ou en dehors. De cet héritage, nous avons à défendre son âme, pas son temple.
La vie est changement ; et, selon St Irénée de Lyon, « La Gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ».

A vos plumes !

Jean Yves Rouverol

DIRE DIEU AVEC POESIE

Il y a bien des manières d’exprimer sa foi et de porter la Bonne Nouvelle. Nombreux, parmi les auteurs et musiciens unis par l’ACCREL, sont ceux qui ont fait le choix de dire Dieu, que ce soit pour la liturgie ou en chansons, avec la voix du poète. Pas celui qui emprunte seulement les mots des textes sacrés – qui rassemblent et éduquent le troupeau – mais celui qui ouvre la voix suggestive, change le regard, creuse l’apparent vers l’infini, traverse le vocable jusqu’au Verbe. Dans cette quête de l’indicible, nous employons alors le mot magique de théopoésie. Peut-être un peu trop vite…

Il faut tenter de le dire clairement : la théopoésie n’est pas une façon poétique de chanter ou louer Dieu. Ou plutôt, si… Mais la théopoésie est, plus largement, une écriture théologique. Que ce soit à la peine sur nos pages blanches ou dans la fulgurance de l’esprit, nos vers maladroits ne prétendent pas « faire de la théologie ».

Pour tout dire, il n’y a pas de définition immédiatement accessible de la théopoésie. On trouve le terme approchant de théopoétique, présenté notamment comme champ d’étude interdisciplinaire qui combine des éléments d’analyse poétique, de théologie et de philosophie postmoderne. Mais cela ne fait pas notre affaire ! Pour en rajouter, vient de sortir un essai du philosophe allemand Peter Sloterdijk (Faire parler le ciel, Payot) sous-titré… De la théopoésie ! Mein Gott ! Voilà qui nous renvoie à nos vers laborieux avec confusion ! Dans cet ouvrage, point de poème, mais une approche des textes religieux et des religions comme une manière poétique de voir le monde. Un essai philosophique, quoi…

Théologiens et philosophes sembleraient donc mieux qualifiés pour utiliser ce terme de Théopoésie.

Mais voici, plus ancien, Jacques Gauthier (théologien canadien, poète et essayiste), considéré comme le spécialiste de Patrice de La Tour du Pin – lequel nous est si cher – qui nous rassure à demi en qualifiant celui-ci – qui prenait déjà le terme à son compte – de théopoète. Il confiait cependant, dans une interview à La Croix : (…) « la poésie ouvre sur la théologie. » Aïe ! Mais aussi : « Elle est le langage le plus apte à dire Dieu, à cause de sa dimension symbolique. Un langage qui fait éclater le sens. La poésie donne une forme au silence. Elle suggère, tente de dire l’indicible. Elle est la voie par excellence pour approcher le mystère. » Cela nous va mieux, n’est-ce-pas ? D’ailleurs, dans un résumé présentant un article intitulé « Théopoésie et liturgie chez Patrice de La Tour du Pin » (http://id.erudit.org/iderudit/400396ar), il écrit, le XXème siècle finissant : « La théopoésie est le service de Dieu par la poésie en même temps que l’expression d’un dépassement en poésie. Elle traduit l’effort du théopoète à dire le mystère de Dieu dans un langage renouvelé, un langage d’ordre symbolique. La liturgie est le lieu privilégié où se déploie la théopoésie. »

Y aurait-il finalement une poésie de la foi et une poésie de la raison ?

Quand bien même les auteurs de chants religieux ne sont-ils pas théologiens, leurs textes  demeurent également contraints par les sources de la foi. Leur poésie, humblement au service, interprétative, co-créatrice peut-être, n’est cependant pas créatrice mais exploratrice, en reconnaissance. De ce point de vue, il faut se risquer à dire qu’il y a une quête de sens commune, un même besoin de justifier chez le théologien et le poète, nourris de la même Parole – que chaque lecture renouvelle – et tendus dans un mouvement commun : dire Dieu.

Ainsi  n’est-il pas si inconvenant d’user, nous aussi, du terme largement partagé de théopoésie.

A vos plumes !
Jean Yves

SONS de CARÊME
Vous avez aimé le confinement ? Vous allez adorer le carême !
Il y a déjà des partitions douloureuses… D’après certains sons de cloches (ah ?) l’archevêque de Paris vient de prendre la décision de fermer le centre pastoral St Merry. Il est vrai que les voix y étaient devenues dissonantes et que les règles (ah !) de l’harmonie classique n’y trouvaient pas leur compte. Celui qui tient la baguette vient d’écrire le point d’orgue final ( ?) seule façon pour lui de maîtriser l’orchestre, qu’il prenait peut-être pour une fanfare…
Et cependant résonnent d’autres mélodies. François, carême :
« Jeûnez de mots offensants et transmettez seulement des mots doux et tendres. Jeûnez d’insatisfaction et d’ingratitude et remplissez-vous de gratitude. Jeûnez de colère et remplissez-vous de douceur et de patience. Jeûnez de pessimisme et soyez optimiste. Jeûnez de soucis et ayez confiance en Dieu. Jeûnez de lamentations et prenez plaisir aux choses simples de la vie. Jeûnez de stress et remplissez-vous de prière. Jeûnez de tristesse et d’amertume et remplissez votre cœur de joie. Jeûnez d’égoïsme et équipez-vous de compassion pour les autres. Jeûnez d’impiété et de vengeance et soyez remplis d’actes de réconciliation et de pardon. Jeûnez de mots et équipez-vous de silence et de la disponibilité à écouter les autres. »
Les vents sont de brise légère pour ce jeûne-là, qui nous fait sortir de nous-mêmes et pas de nos gonds grinçants. Fi des privations douloureuses, des piles de regrets, des faces de carême, des musiques aux accents de requiem dans l’attente interminable – la quarantaine. Voilà le jeûne crescendo, celui qui nous fait grandir. Finies les tempêtes du désert, oubliées les musiques mortifères, sourdine aux cuivres effrayants, rangées les mélodies emphatiques : remplissez votre cœur de joie !
Dans les jours heureux, nous pouvions combler notre âme et nos sens de ces musiques qui forcent à la parenthèse de vie et rappellent ce que le monde a de ténébreux. Dans les jours de peine, où nous ne faisons plus les malins, l’attente est déjà fébrile et guette la joie qui se profile. Cette joie réclame tous les autres, sans lesquels nous ne pouvons pas vivre. C’est cum la vie !
Alors pourquoi pas des sons de carême sereins, essentiels, libérateurs, partageurs, amoureux ?
Pour St Merry, quand on y pense, ça commence mal…

A vos plumes !
Jean Yves

Le pape aux artistes : votre créativité peut générer de la lumière.
Lors du traditionnel concert de Noël organisé par le Vatican, le pape François a souligné l’important rôle de l’art en cette période de pandémie.
«En un moment historique aussi critique», la vocation des artistes est plus que jamais porteuse d’espérance et de consolation, a fait comprendre le Saint-Père en prononçant son discours.

Le Pape est d’abord revenu sur les «trois mouvements» que comprend la création artistique: en premier lieu l’étonnement et l’émerveillement, dynamique extérieure qui mobilise les sens; c’est ensuite l’intériorité qui est touchée, lorsque les images, souvenirs et sentiments se réveillent; enfin la contemplation du beau suscite «un sentiment d’espérance, qui irradie aussi sur le monde environnant». Cette troisième étape fait aussi émerger une «socialité nouvelle», faite d’empathie et de capacité à comprendre l’autre.
«Ce triple mouvement d’émerveillement, de découverte personnelle et de partage produit un sentiment de paix», laquelle conduit à «vivre en harmonie avec tous». L’harmonie est ainsi «liée à la beauté et à la bonté», a fait remarquer François. 
S’agissant de la création, celle-ci «nous étonne par sa splendeur et sa variété, et, en même temps, elle nous fait comprendre quel est notre rôle dans le monde face à tant de grandeur». Et le Saint-Père de s’arrêter plus spécifiquement sur le rôle des artistes, lesquels ont «le devoir de ne pas gaspiller ce talent, mais de le développer pour le mettre au service du prochain et de toute l’humanité».
«Jusque dans le désarroi provoqué par la pandémie, votre créativité peut générer de la lumière», a déclaré le Pape à ces «amoureux de la beauté», pour reprendre l’expression de saint Paul VI. Dans l’épreuve, «cherchons la lumière de la Nativité: celle-ci perce l’obscurité de la douleur et des ténèbres», leur a-t-il assuré.
Le Souverain Pontife a enfin remercié ces «gardiens de la beauté du monde» pour leur «solidarité, qui en ces temps-ci ressort encore davantage». «Votre vocation est haute et exigeante» et vise à «transmettre vérité et beauté», a-t-il souligné.
Et François de conclure: «Aujourd’hui comme hier, cette Beauté nous apparaît dans l’humilité de la crèche. Aujourd’hui comme hier, nous la célébrons avec une âme pleine d’espérance»

source :  https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2020-12/pape-francois-disocurs-artistes-concert-noel.html
Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Acceptez mes vœux les plus chaleureux,
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Jean Yves